Les Sorcières de la Nuit

Publié le par siryll

"Les Sorcières de la Nuit" était le surnom donné aux Femmes Pilotes du 46ème Régiment de Bombardier de Nuit lors de la Seconde Guerre Mondiale.

 

Sorcières de la nuit 

 

La situation en 1941 est assez particulière en U.R.S.S. puisque l’Allemagne vient de rompre son pacte et d’envahir l’Union Soviétique. Les Allemands font venir sur le front des unités aguerries, notamment des unités d’aviation dont certains pilotes se sont colletés aux aviateurs britanniques et français. Les Allemands ont acquis une grande expérience, certains en Espagne avec la Légion Condor, et lorsqu’ils arrivent en U.R.S.S., ils font de véritables cartons. Les scores des aviateurs allemands sont hallucinants. Certains arrivent à abattre cinquante avions en un ou deux mois. C’est sans commune mesure avec ce qui se passe sur le front occidental où les aviateurs britanniques et français pendant la Bataille de France sont autrement plus redoutables face aux Allemands.

 

Devant les pertes catastrophiques subies par les VVS (Военно-воздушные силы, prononcez Voenno-Vozdushnye Sily, armée de l’air soviétique), le Kamarad Staline demanda à l’une de ses meilleures aviatrices, Marina Raskova, de constituer trois régiments de femmes pilotes.

Marina Raskova (28/03/1912 – 04/01/1943) :

Marina Raskova 2

 Marina Raskova 1

C'était une femme cultivée d'humeur joyeuse, pleine d'entrain s'intéressant à tout, y compris la musique classique (virtuose du piano, elle avait suivi l'école de musique Pushkin). Elle parlait couramment le français et l'italien et avait étudié aussi bien la chimie que les matières militaires. A l'âge de 19 ans Marina Raskova avait été engagée comme technicienne de laboratoire à la "Zhukovsky Aviation Engineering Academy". En 1934 elle passa son examen de navigation aérienne et obtint sa licence de pilote en 1935. Le 24 octobre 1937 Raskova et Valentina Grizodubova, pilotant un AIR-12, enregistrèrent le record du monde féminin de distance avec un vol non-stop de 1'445 km. En 1938, Raskova prit part à trois records mondiaux: Le 24 mai et le 2 juillet à bord d'un hydravion MP-1, couvrant respectivement 1'749 km et 2'241 km. et les 24-25 septembre avec V. Grizodubova et P. Osipenko en ANT-37 parcourant 6'450 km. en un vol non-stop de Moscou au Pacifique. A l'âge de 26 ans elle reçu l'Etoile d'or des héros de l'Union soviétique, avec Grizodubova et Osipenko, pour leur vol record vers l'extrême Est.

Yakovlev Air-12 Yakovlev AIR-12 

 Beriev MP-1

Mp-1-beriev 

Tupolev ANT-37

Tupolev ANT37 

 

Après l’éclatement de la guerre germano-soviétique le 22 juin 1941, Raskova utilisa son influence personnelle auprès de Staline et sa position dans le Comité de défense du peuple pour obtenir la permission de constituer une unité de combat exclusivement féminine. Cette demande était cruciale pour beaucoup de jeune femme qui voulaient absolument combattre les ennemis de leur patrie. En Union Soviétique il y avait déjà quelques aviatrices qui avaient été entraînée dans des aéro-clubs par les Osoaviakhim (Society for Assistance to Defense, Aviation and the Chemical Industry). Avec l'approbation de la Stavka (Haut commandement suprême) et l'assistance du Komsomol (Young Communist League), Raskova débuta en octobre 1941 la création de trois régiments d'aviation entièrement féminin, soit environ 400 femmes pilotes, mécaniciennes et radio

 

- Le 586ème Régiment de Chasse (assigné à la défense de Saratov,) tout d’abord équipé de Yakovlev Yak-1, puis de Yak-9 et de Yak-3.

Yakovlev Yak-1

Yak-1 

Yakovlev Yak-9

Yak 9 

Yakovlev Yak-3

Yak 3Yak 3 (17) 

- Le 587ème Régiment de Bombardement (envoyé au front), qui utilisait des Suhkoï Su-2, puis des Peltyakov Pe-2.

Suhkoï Su-2

Sukhoi Su-2 suite 

Peltyakov Pe-2

Petliakov Pe-2 

- Le 588ème Régiment de Bombardement de Nuit (envoyé au front), qui harcelait la Wehrmacht avec de vieux biplans Polikarpov Po-2.

Polikarpov Po-2

Polikarpov Po-2 

Après leur sélection, les futures aviatrices étaient envoyées dans le petite ville de Engels sur la rivière Volga au Nord de Saratov.

 

Elles reçurent des uniformes masculins qui étaient bien trop grand pour elles. Elles mirent du papier journal dans leurs bottes et portèrent une ceinture à la taille. Avec la Major Marina Raskova comme commandant et la major Yevdokia Bershanskaya comme commandant en second, ces jeunes femmes eurent 6 mois pour terminer leur formation de pilote, alors que celle-ci prenait normalement 18 mois ! Raskova gardait un œil sur tout le processus d’entraînement et de sélection, la décision finale et l’orientation de chacune lui revenant. Ce n’était pas facile car bien sûr toutes voulaient devenir des pilotes de chasse. En fonction de l’expérience et des qualités de chacune, leur orientation comme pilote de chasse ou de bombardier, radio-navigatrice, mitrailleuse, mécaniciennes ou armurières, exigeait beaucoup de compétence, de psychologie et de persuasion de la part de Marina dont l’autorité naturelle était incontestée.

Le 586ème Régiment de Chasse

Les aviatrices après s’être exercées avec des Polikarpov Po-2 trouvèrent plutôt difficile de se convertir sur le Yak-1, un monoplace beaucoup plus puissant que l’antique Po-2. Les instructeurs durent les mettre en garde quant à la puissance et au maniement des commandes de cet appareil avant qu’elles effectuent leur premier vol. Le 586ème Régiment de Chasse fut le premier à partir en opérations. Commandées par Tamara Kazarinova, ces aviatrices volèrent tout d’abord sur le Yak-7B et sur le Yak-1, puis elles furent équipées de Yak-9 et de Yak-3. Le 586ème régiment de chasse effectua 4419 sorties opérationnelles, et fut crédité de 38 victoires.

Le rôle principal du 586ème Régiment consistait dans l’interception des bombardiers ennemis avant qu'ils ne puissent atteindre leurs cibles. Les combats avec les Messerschmitt Bf 109 de l’escorte étaient fréquents.

Messerschmitt Bf 109

bf109 Me 109 Buchon (3)

 

Au cours d’une mission, deux Yak du 586ème Régiment interceptèrent 42 appareils allemands en mission de bombardement près de Kastornoye. A un contre 24, les deux aviatrices soviétiques réussirent à descendre 4 bombardiers avant de succomber sous les coups de l’escorte de chasse ennemie.

L’une des commandant d’escadrilles, Olga Yamshchikova, a effectué 93 missions

Lilya Litvyak et Ekaterina Budanova ont volé toutes les deux avec le 586ème Régiment du commandant Tamara Kazarinova. Très douées pour le dogfight, elles ont été transférées pour rejoindre leurs camarades masculins du 73ème Régiment de Chasse qui opérait dans les furieuses batailles qui se déroulaient au-dessus de Stalingrad.

Lilya Litvyak et Ekaterina Budanova sont devenues des as de la chasse. Ekaterina Budanova a été crédité de onze victoires, et Lilya Litvyak a remporté douze victoires, ainsi que trois autres partagées avec le régiment. La lieutenant Lilya Litvyak, surnommée la Rose de Stalingrad du fait de sa passion pour les fleurs, fut abattue en combat aérien le 1er août 1943. Elle avait alors 22 ans.

Lilya Litvyak

 Lilya Litvyak 2

 Lilya Litvyak 3

Ekaterina Budanova

Ekaterina Budanova 

 

Le 587ème Régiment de Bombardement

Maj. Marina Raskova prit elle-même le commandement du 587ème BAP. Sa cheffe d’Etat-major était la Capitaine Militsa Kazarinova, sœur de Tamara Kazarinova qui fut la première commandante du 586ème IAP. Le 587ème commença à s’entraîner sur les bombardiers Su-2, puis ceux-ci étant devenu obsolètes, fut rééquipé bientôt de bimoteurs Pe-2.
Le 22 novembre 1942, le régiment termina son entraînement et reçut l’ordre de rejoindre le front à Stalingrad. Les champs d’opération de cette unité furent: Orel, Kursk, Smolensk, Vitebsk, Borisov, le lac Mazurian. En mai 1943, le 587ème BAP rebaptisé 125ème "M. M. Raskova" Borisov Guards Dive Bomber Aviation Regiment (après avoir contribué à la libération de la ville de Borisov) termina ses opérations de guerre en Pologne, près d’Elblag […]. Les équipages de ce régiment firent 1'134 missions de combats et larguèrent 980 tonnes de bombes. Le succès le plus marquant de cette unité est à mettre au compte de Mariya Dolina. Dans son Pe-2 elle descendit deux avions ennemis en même temps, un Bf 109 et un Fw 190.

FW 190

Focke Wulf Fw 190

 Focke Wulf FW 190 (7)

Un vibrant hommage fut dédié à cette unité par les pilotes de la France Libre du régiment de chasse "Normandie-Niemen" qui combattirent souvent aux côtés de ces femmes : « Même s’il était possible de cueillir et de déposer à vos pieds toutes les fleurs de la Terre, cela ne constituerait pas une reconnaissance suffisante de votre valeur ».

Marina Raskova ne survécut pas à la guerre. Selon la Cap. Valentina Savitskaya-Kravchenko, cheffe navigatrice de l’unité, en décembre 1942 il y avait un urgent besoin de convoyer autant de Pe-2 que possible sur le front de Stalingrad. Alors qu’elle convoyait en première ligne une formation de trois avions, le 4 janvier 1943, dans une tempête de neige aveuglante, son avion s’écrasa au Nord de Stalingrad contre les hautes falaises bordant la rive ouest de la rivière Volga. Aucun équipage n’en réchappa.

Marina Raskova, Valyentina Grizudobova et Polina Osypienko

Marina Raskova -Valyentina Grizudobova - Polina Osypienko 

 

Le 588ème Régiment de Bombardement de Nuit

Le 588ème NBAP fut officiellement déclaré prêt au combat en mai 1942, et le 23 mai 1942 conduite par Marina Raskova, arriva en Ukraine. Grâce à leurs prouesses ces femmes gagnèrent rapidement le respect de leurs adversaires et les allemands commencèrent à les surnommer: les «sorcières de la nuit».

Hauptmann Johannes Steinhoff, le commandant de la II./JG 52 qui avait reçu la croix de Chevallier pour ces 101 victoires, écrivait le 2 septembre 1942: « Nous ne pouvions tout simplement pas croire que les pilotes soviétiques qui nous causèrent les plus gros problèmes étaient en fait des femmes. Elles n’avaient peur de rien. Elles venaient nous harceler nuit après nuit dans leur biplan rustique, et durant de longues périodes ne nous laissaient pas fermer l’œil de la nuit ».

 

La plupart du temps, la faible autonomie (300 km) des Po-2, biplans à ciel ouvert dont la vitesse maximum était de 150 km/h et leurs faibles moyens de navigation et de bombardement ne leur permettait pas de faire des dommages importants à l’ennemi. Mais la nuit du 5 octobre 1942, un bombardement chanceux mit le feu d’un dépôt de carburant sur l’aérodrome de Armavir. Le feu s’étendit et six Ju-88s et He-111s de la Stab.II./KG 51 furent détruits. Seul un avion y échappa […].

En réaction le Fliegerkorps IV organisa une unité improvisée de chasseurs de nuit la 10./ZG 1. Opérant avec l’aide des projecteurs de DCA les Bf-110s de cette unité sonnèrent le glas des lents et fragiles biplans lorsqu’ils les rencontrèrent dans les airs. Les Po-2 en bois et toile prenaient feu très facilement lorsqu'ils étaient touchés par les tirs de mitrailleuses ou de DCA, et l’avion était pratiquement chaque fois condamné. N'ayant pas de parachute, le seul espoir du pilote était de se poser en catastrophe.

Le pilote de chasse de nuit qui eu le plus de succès durant cette période fut l’Oberfelwebel Josepf Kociok, qui fut crédité de 21 avions abattus de nuit. Durant une seule nuit, il détruisit 2 Po-2 en une sortie. Serafima Amosova raconte cet évènement: « Une nuit, comme notre avion survolait l’objectif, les projecteurs s’allumèrent, la DCA se mit en action, et une fusée verte fut tirée du sol. La DCA arrêta de tirer, un chasseur allemand arriva et descendit quatre de nos avions, l’un après l’autre, à chaque fois qu’ils arrivaient sur leur cible. Nos avions prenaient feu comme des chandelles. Nous avons toutes cette scène gravée dans nos mémoires. Lorsque nous atterrîmes et annonçâmes que nous avions été attaquées par des chasseurs allemands, ils ne voulurent plus nous laisser voler cette nuit-là. Nous dormions dans une école dans des lits superposés. Vous pouvez imaginer nos sentiments lorsque nous revîmes les lits faits de nos amies qui périrent quelques heures plus tôt ».

L’Oberfelwebel Josepf Kociok fut décoré de la Croix de Chevallier. Il fut tué plus tard près de Kerch lorsqu’il entra en collision avec un avion russe en perdition et que son parachute refusa de s’ouvrir.

 

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